Jakob Gautel

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Calderón, La vie est un songe

Nous habitons un monde si étrange
Que la vie n’est rien d’autre que songe ;
Et l’expérience m’apprend
Que l’homme qui vit, songe
Ce qu’il est, jusqu’à son réveil.
Le Roi songe qu’il est un roi, et vivant
Dans cette illusion il commande,
Il décrète, il gouverne ;
Et cette majesté, seulement empruntée,
S’inscrit dans le vent,
Et la mort en cendres
Le change, oh ! cruelle infortune !
Qui peut encore vouloir régner,
Quand il voit qu’il doit s’éveiller
Dans le songe de la mort ?
Le riche songe à sa richesse,
Qui ne lui offre que soucis ;
Le pauvre songe qu’il pâtit
De sa misère et de sa pauvreté ;
Il songe, celui qui triomphe ;
Il songe, celui qui s’affaire et prétend,
Il songe, celui qui outrage et offense,
Et dans ce monde, en conclusion,
Tous songent ce qu’ils sont,
Mais nul ne s’en rend compte.
Moi je songe que je suis ici,
Chargé de ces fers,
Et j’ai songé m’être trouvé
En un autre état plus flatteur.
Qu’est-ce que la vie ? Un délire.
Qu’est donc la vie ? Une illusion,
Une ombre, une fiction ;
Le plus grand bien est peu de chose,
Car toute la vie n’est qu’un songe,
Et les songes rien que des songes.

Pedro Calderón de la Barca, La vie est un songe, 1635,
Sigismond, deuxième journée, scène 19, traduction Bernard Sesé, 1992